Les incendies de l’été 2026 ont eu une conséquence inattendue : des officines qui n’ont pas brûlé, mais qui ont dû fermer plusieurs semaines, se sont vu refuser l’indemnisation de leur perte d’exploitation. Le Moniteur des pharmacies s’en est fait l’écho le 15 septembre, relayant l’alerte de la FSPF sur la sous-assurance d’une grande partie de la profession. Le constat est juste. Il mérite toutefois d’être poussé plus loin, car les lacunes les plus coûteuses ne se trouvent pas toujours là où on les cherche.
UN CONTRAT QUE L’ON SIGNE UNE FOIS ET QUE L’ON NE RELIT JAMAIS
Le scénario est connu de tous les pharmaciens qui se sont installés : le financement occupe l’esprit, le grossiste-répartiteur est choisi, et le contrat d’assurance arrive souvent en fin de course, parfois proposé par la banque, parfois repris du prédécesseur. On vérifie que la somme assurée paraît cohérente, on signe, et le contrat rejoint un classeur.
Or une officine change en dix ans : robot de dispensation, réfrigérateurs remplis de produits à plusieurs milliers d’euros l’unité, télémédecine, distributeur extérieur, extension dans le local voisin. Le contrat, lui, ne bouge pas si personne ne le fait bouger. Ce n’est pas une question d’être bien ou mal assuré dans l’absolu : c’est une question d’écart entre ce qui est écrit et ce qui existe réellement.
PERTE D’EXPLOITATION : QUATRE QUESTIONS AVANT DE SE DIRE COUVERT
La perte d’exploitation est la garantie qui fait vivre l’officine quand elle ne peut plus travailler. C’est aussi celle dont le périmètre est le plus mal compris. Les refus constatés cet été tenaient tous au même point : la garantie ne se déclenchait qu’en cas de dommage matériel subi par l’officine elle-même. Une fermeture ordonnée par les autorités, une interdiction d’accès, une route coupée, un quartier évacué : rien de tout cela n’est un dommage matériel, donc rien n’est indemnisé.
Quatre points doivent être vérifiés noir sur blanc dans les conditions particulières.
1. Le fait générateur
Le contrat couvre-t-il uniquement les conséquences d’un dommage matériel garanti, ou également les pertes d’exploitation sans dommage direct ? On parle ici des pertes consécutives à une impossibilité d’accès, à une fermeture administrative, à une carence d’un fournisseur ou d’un prestataire essentiel, à une coupure prolongée d’énergie. Ces extensions existent chez la plupart des assureurs, elles ne sont presque jamais accordées d’office et leurs plafonds sont souvent modestes. Il faut également faire préciser le traitement des dommages immatériels non consécutifs (DINC), c’est-à-dire des préjudices financiers qui ne découlent d’aucune atteinte matérielle : c’est le cas typique de l’été 2026, et c’est aussi une notion que l’on retrouve au volet responsabilité civile, où elle détermine si votre officine est couverte pour les pertes financières causées à un tiers sans dommage physique.
2. L’assiette indemnisée
Certains contrats indemnisent une perte de chiffre d’affaires, d’autres une perte de marge brute, et la différence est considérable pour une officine dont les achats représentent l’essentiel du chiffre. Un contrat rédigé sur la marge brute, avec les charges fixes et les frais supplémentaires d’exploitation (location d’un local provisoire, heures supplémentaires, communication auprès de la patientèle) correctement intégrés, est en général le plus juste. Un contrat rédigé sur le chiffre d’affaires peut sembler plus généreux mais s’accompagne fréquemment de plafonds ou de franchises qui en réduisent la portée. Il faut lire la définition exacte, pas l’intitulé.
3. La durée d’indemnisation
La période d’indemnisation standard est de douze mois. Elle est présentée comme confortable. Elle ne l’est pas toujours : entre l’expertise, le dossier d’urbanisme, les délais de reconstruction, la commande d’un nouvel automate et le retour effectif de la patientèle, une officine sinistrée gravement peut mettre dix-huit à vingt-quatre mois à retrouver son niveau d’activité antérieur. Une période de douze mois qui s’arrête alors que l’officine rouvre à peine laisse le pharmacien financer seul la phase de reconquête. Des périodes de dix-huit ou vingt-quatre mois se négocient, pour un surcoût généralement raisonnable au regard de l’enjeu.
4. La franchise
La franchise en perte d’exploitation s’exprime en jours. Trois jours, cinq jours, dix jours : sur une garantie sans dommage direct, la franchise est parfois si longue qu’elle vide la garantie de sa substance pour une fermeture d’une semaine. Là encore, cela se lit et cela se négocie.
LE PÉRIMÈTRE DÉCLARÉ : LÀ OÙ LES SINISTRES SE COMPLIQUENT
Le second grand gisement de lacunes tient à ce qui n’a pas été déclaré, ou l’a été inexactement. Le Code des assurances est clair : une déclaration inexacte, même faite de bonne foi, autorise l’assureur à réduire l’indemnité en proportion de la prime qui aurait dû être payée (règle proportionnelle de prime, article L113-9). Une déclaration intentionnellement fausse ouvre la voie à la nullité pure et simple du contrat (article L113-8). Dans les deux cas, c’est au moment du sinistre que la sanction tombe.
Les points de fragilité les plus fréquents dans une officine :
- Le robot ou l’automate de dispensation. Il doit figurer au contrat, à sa valeur de remplacement à neuf et non à sa valeur vétusté déduite, avec une extension bris de machine pour les pannes et une perte d’exploitation qui joue pendant toute la durée d’indisponibilité, panne comprise.
- Les produits thermosensibles. Le plafond marchandises en réfrigérateur est souvent fixé à un montant forfaitaire hérité d’une autre époque. Il doit être réévalué à la valeur réelle du stock froid, en tenant compte des pics saisonniers et des traitements onéreux désormais courants.
- Les distributeurs et box extérieurs. Un automate de retrait accessible depuis la rue, une armoire de collecte, un casier connecté : ces équipements sont hors du bâtiment assuré au sens strict. S’ils n’ont pas été déclarés comme tels, le vol ou le vandalisme qui les frappe peut rester à la charge du pharmacien.
- L’enseigne et les aménagements extérieurs. Croix lumineuse, enseigne, store, vitrine : leur couverture n’est pas systématique et leur coût de remplacement surprend toujours.
- L’annexe ou la réserve déportée. Un local de stockage dans une autre partie de l’immeuble, une cave, un garage attenant : s’il n’apparaît pas dans les adresses de risque, il n’est pas assuré, et il ne bénéficie pas non plus des mesures de protection exigées par le contrat.
- Les mesures de prévention exigées. Alarme conforme et en état de fonctionnement, installation électrique aux normes, entretien documenté des équipements frigorifiques : ce sont des conditions de garantie. Leur non-respect est un motif de refus classique, et parfaitement légal.
CYBER : CE N’EST PAS UNE OPTION INFORMATIQUE
La couverture des risques numériques est souvent présentée comme une option à cocher dans la multirisque, au chapitre informatique. Cette présentation est trompeuse pour une officine, pour une raison simple : le pharmacien traite des données de santé, et les données de santé sont, avec les données bancaires, celles dont la compromission engage le plus lourdement la responsabilité de celui qui les détient.
Le point à contrôler en priorité n’est donc pas le remplacement du poste informatique, mais le volet responsabilité civile au titre des données personnelles et confidentielles : notification aux patients et à la CNIL, frais d’investigation, réclamations des personnes concernées, sanctions administratives lorsque le droit le permet, défense en cas de mise en cause. Une option cyber greffée sur une multirisque couvre rarement ce volet de façon satisfaisante, et elle est presque toujours plafonnée à des montants sans rapport avec le risque réel.
Notre position est claire : sauf pour une officine dont la dépendance informatique est réellement faible, il est préférable de souscrire un contrat cyber complet et distinct plutôt qu’une option accessoire. Un contrat dédié apporte ce qu’une option n’apporte pas : une assistance de crise disponible en continu, des experts en sécurité et en gestion de crise mandatés dès la première heure, une prise en charge de la reconstitution des données et de l’interruption d’activité liée à l’attaque, et des plafonds cohérents.
L’assurance n’exonère toutefois pas de la prévention, et les assureurs cyber la conditionnent de plus en plus. Les fondamentaux attendus dans une officine :
- Une messagerie professionnelle hébergée sur le domaine de l’entreprise, jamais une adresse gratuite grand public pour les échanges avec les patients, les prescripteurs ou les organismes payeurs.
- Des sauvegardes régulières, testées, dont au moins une copie est déconnectée du réseau.
- L’authentification à plusieurs facteurs (MFA) sur les accès sensibles : messagerie, logiciel de gestion d’officine, accès à distance.
- Une gestion des droits d’accès nominative, avec suppression immédiate des comptes des collaborateurs partis.
- Des mises à jour appliquées sans délai sur les postes, le serveur et les équipements réseau.
- Une sensibilisation régulière de l’équipe, l’hameçonnage restant le premier vecteur d’intrusion.
PROTECTION JURIDIQUE : UNE DÉFENSE-RECOURS N’EST PAS UNE PROTECTION JURIDIQUE
Même logique pour le contentieux. La multirisque comporte presque toujours une garantie défense-recours. Elle est utile, mais son périmètre est étroit : elle intervient pour défendre l’officine lorsqu’elle est mise en cause au titre d’un sinistre garanti par le contrat, ou pour exercer un recours contre le responsable d’un dommage couvert. Elle ne couvre ni le litige avec un fournisseur, ni le contentieux prud’homal avec un préparateur, ni le désaccord avec le bailleur, ni la contestation d’un contrôle de l’Assurance maladie ou d’une décision ordinale.
Ces situations relèvent d’un contrat de protection juridique autonome, avec des plafonds d’honoraires cohérents, un accès libre au choix de l’avocat et des domaines d’intervention adaptés à l’exercice officinal. Comme pour le cyber, l’option accolée à la multirisque est presque toujours la version la moins aboutie de ce qui existe sur le marché.
UN OUTIL D’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE PEUT-IL REMPLACER UNE LECTURE PROFESSIONNELLE ?
La FSPF annonce pour novembre un outil d’intelligence artificielle destiné à repérer les zones grises des contrats de ses adhérents. L’initiative va dans le bon sens : tout ce qui pousse un pharmacien à relire son contrat est bienvenu. Il convient toutefois d’en mesurer les limites.
Un outil de lecture identifie ce qui est écrit et, dans le meilleur des cas, ce qui manque par rapport à une grille de référence. Il ne connaît pas la valeur réelle du stock froid, la dépendance de l’officine à son automate, le projet d’extension de l’an prochain, la santé financière qui déterminera la durée de perte d’exploitation supportable. Il ne négocie pas une extension avec un assureur, ne remet pas le contrat en concurrence quand la réponse est insuffisante, et ne porte aucune responsabilité de conseil si un point lui a échappé.
C’est précisément le rôle d’un intermédiaire professionnel : décortiquer le contrat existant pour le pharmacien, le confronter à la réalité de l’officine, obtenir de l’assureur en place les clauses qui manquent, et si celui-ci ne suit pas, consulter le marché pour obtenir la couverture adaptée. Ce travail engage sa responsabilité, il est documenté, et il se renouvelle à chaque évolution de l’officine. Un outil peut préparer la conversation. Il ne la remplace pas.
CE QU’IL FAUT RETENIR
- La perte d’exploitation se juge sur quatre critères : fait générateur (avec ou sans dommage matériel, DINC), assiette (chiffre d’affaires ou marge brute), durée d’indemnisation (douze mois peuvent être insuffisants) et franchise en jours.
- Tout ce qui existe dans l’officine doit exister dans le contrat : automate, stock froid à sa valeur réelle, équipements extérieurs, enseigne, annexes. Une déclaration inexacte se paie au moment du sinistre.
- Le cyber se contrôle d’abord sur la responsabilité civile données personnelles et de santé ; un contrat dédié est préférable à une option, sauf faible dépendance informatique, et la prévention en est la condition.
- Une défense-recours n’est pas une protection juridique : les litiges du quotidien de l’officine appellent un contrat autonome.
- Faire relire et suivre son contrat par un professionnel qui le confronte à la réalité de l’officine, négocie les clauses manquantes et remet le marché en concurrence si nécessaire reste la protection la plus sûre.
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Source citée : Le Moniteur des pharmacies, « Assurance de l’officine : ces failles qui peuvent coûter (très) cher », 15 septembre 2026.